






Le texte se positionne en hauteur, à l’exemple des bâtiments des grandes institutions judiciaires. Il se déroule en frise, sur les bandeaux métalliques, visible dès le hall d’entrée, du comptoir d’accueil au salon d’attente, et jusqu’à la coursive autour de l’escalier central. Il enveloppe le spectateur et, du fait de sa déconstruction, le met dans l’expectative.
En effet, le texte décomposé provoque une lecture différée, interrompue par des espaces libérant des groupes de lettres et des mots dont la signification est incertaine.
L’œil interrogateur repère ces mots et ces bribes de mots suscitant du sens dans un autre contexte.
Le regardeur indécis essaye de recomposer les morceaux à la recherche d’un tout ou d’une vérité et confère ainsi à leur visualité une lecture multiple, abstraite, énigmatique, prégnante et poétique.
La présence de ce texte qui ne se dévoile pas immédiatement, capte l’imaginaire. Il projette le visiteur, acteur de son entrée personnelle, dans une affirmation universelle qui sous-tend nos droits et nos devoirs et que recouvrent les valeurs portées par ce cabinet d’avocats.
P.C.
Remodeler le texte de la loi pour en faire une œuvre d’art. En inscrivant un article 7 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen –déconstruit- au frontispice d’un cabinet d’Avocat, Philippe Cazal convoque et provoque le langage du Droit. Singulier parti pris - Le parti pris des choses (F. Ponge) – que d’assigner une fonction a-positiviste au Droit, et inversement que de faire entrer l’Art dans le champ juridique. Et pourtant, pas si étonnante que cela cette intrication de l’Art et du Droit. Le Professeur François Terré, nouveau Président de l’Académie des sciences morales et politiques a précisément choisi de placer le Droit sous le regard des autres disciplines afin d’entrevoir « un itinéraire intellectuel permettant de comprendre le Droit vu du dehors1 ». Il rappelle que, si le XIXème siècle l’en a détourné, le Droit entretient depuis toujours des rapports étroits avec les activités artistiques. Dans la Grèce Antique, la poésie fut un moyen de mémorisation du Droit. Dans les sociétés sans écritures, les oeuvres sculptées ont contribué à l’expression du Droit. Aujourd’hui, l’émergence d’un vrai courant Droit et Littérature. Dans son ouvrage consacré à l’imaginaire juridique2, le philosophe du droit François Ost interroge les mythes et les grands archétypes de la littérature universelle pour découvrir les enseignements sur les origines et le destin du droit. En d’autres termes, certains récits révèlent, par le « magma de significations » (C. Castoriadis) qu’ils contiennent, les valeurs essentielles qui fondent notre conception des institutions juridiques. Ainsi, le narratif est une force immanente du prescriptif, le droit institué est habité des fantômes souterrains qui errent dans les grands récits. Enfin, par sa construction et son ordonnancement, le Droit appelle des réflexions comparables à celles de l’architecture, et, selon François Terré, ce n’est pas un hasard si les Romains furent à la fois de grands juristes et de grands architectes. Aussi, naturelle apparaît cette incursion de l’œuvre d’Art, en situation, dans un lieu de droit.
L'oeuvre de Philippe Cazal est à la fois pratique et subversive. Pratique, parce qu’elle fournit une forme d’illustration touchante (peut-être même involontaire) du travail de l’Avocat. Fragmenter, morceler, émietter, précisément déconstruire le monolithe du texte, puis relire, réinterpréter, revisiter le texte de la loi, de la jurisprudence, du contrat. L’artiste met en scène cet exercice de recombinaison qui fait appel à l’imaginaire du juriste, qui réinvente en permanence le sens du droit, qui installe le poétique dans le juridique. Par une belle formule, Roland Barthes affirmait que le langage poétique et littéraire consiste à « tricher la langue ». Non pas tricher avec la langue, mais à tricher la langue elle-même. De cette façon, Philippe Cazal apporte une sorte de réconfort à l’Avocat (que je suis), de déculpabilisation à la lecture des possibles, à la libération du sens. Il légitime l’équivocité du Droit, la valeur de l’imaginaire dans le travail du juriste, l’indécision qui précède la décision.
L’œuvre est encore une extraordinaire vision de la nature (ontologique) du Droit. A la loi promesse de sécurité, l’article 7 décomposé de Philippe Cazal paraît opposer un discours magique et inconnaissable. Telle la Pithye délivrant un langage abscond, le texte de la loi se mue en discours surnaturel. La bribe l’emporte sur le mot, l’énigme sur la prescription. La loi, fière de transparence, redevient l’ordalie du Moyen-Age, cette épreuve judiciaire mystique. Mêlant les langages, des accès de latin, des frondaisons d’anglais ou d’allemand, des aspirations à une autre langue venue de l’autre rive, l’article 7 s’installe dans la prophétie.
Mais, dans le même temps, ce langage magique est inquiétant. Parce qu’il est inconnaissable, il surprend le justiciable et le juriste. Dans la colonie pénitentiaire, Kafka présente l’étrange supplice qu’on inflige aux condamnés. Leur mise à mort se réalise par la gravure de la sentence au moyen d’une herse sur leur dos. C’est seulement au moment où la condamnation s’exécute que l’accusé prend connaissance du motif que la loi donne à la violence qu’elle applique. On ne peut s’empêcher, en contemplant le travail de Philippe Cazal, d’en prolonger la perception par cette effrayante vision. D’autant plus paradoxale d’ailleurs, que ce droit si inconnaissable est l’affirmation par l’article 7 de l’égalité devant la loi. Mais « la justice n’attend rien de toi, elle te prend quand tu viens, et te laisse quand tu t’en vas » se résigne encore Kafka.
Luc-Marie Augagneur.
23 janvier 2008.